La Bible au chevet de l’économie

Il n’y a rien de plus sûr : les riches s’enrichissent et les pauvres deviennent plus pauvres. » Ce jugement du roi Salomon qui se lit dans les « Proverbes » se concrétise de façon étonnante aujourd’hui. Depuis quelques années, nous constatons effectivement que les nantis deviennent encore plus riches que les déshérités qui s’appauvrissent de plus en plus. Si bien que la question se pose, de manière aigue : comment lutter contre les injustices sociales ? Comment faire régner dans nos sociétés occidentales un peu d’équité et de justice ?

Moïse, dans le « Lévitique », au chapitre XXV, énonce un certain nombre de lois dont le but essentiel est de corriger l’inégalité radicale et sans cesse croissante qui résulte de la pratique sans entraves de l’économie de marché libre.

Parmi ses institutions, nous avons, en premier lieu, l’année sabbatique au cours de laquelle les dettes sont libérées, le terrain mis en jachère et ses produits, revenant à tout le monde. L’année appelée « jubilé », implique, en premier lieu, que la liberté doit être proclamée par et pour toute la terre.

  • Cette liberté se traduit par le retour, pour chaque travailleur concerné et sa famille, à leur possession patrimoniale.
  • Elle se traduit également par une remise des dettes.
  • Elle impose enfin la libération des esclaves.

Comme le faisait remarquer le poète allemand Heinrich Heine, Moïse ne voulait pas abolir la propriété des biens, il voulait, au contraire, que tout le monde puisse posséder quelque chose, de sorte que personne ne devienne, en raison de sa pauvreté, socialement esclave. La liberté a été toujours la pensée ultime de ce grand émancipateur, et toutes les lois énoncées par lui respirent l’opposition farouche à la pauvreté. Malgré l’ancienneté de ces lois, elles ont inspiré maintes et maintes fois ceux qui luttent pour la défense de la liberté, de l’équité et de la justice. Est-ce donc un hasard si les fondateurs des Etats-Unis, le pays le plus célèbre pour sa poursuite de la liberté, ont cherché dans la Bible la devise qui exprimerait le mieux cet idéal ? La cloche de la liberté du hall de l’Indépendance à Philadelphie, coulée en 1753, porte gravé ce verset du Lévitique : « Proclamez dans le pays la liberté pour tous ceux qui l’habitent« .

Le mouvement international qui a commencé dans les années 90 et a impliqué plus de 40 nations, faisant campagne pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde, et qui a été appelé Jubilé 2000, a été directement inspiré par le texte biblique. Le judaïsme est la religion d’un peuple né dans l’esclavage et dont la vocation première est de lutter constamment et de façon déterminée contre toute forme d’esclavage, qui constitue une grave atteinte à la dignité humaine, et qui prive le travailleur de la propriété de la richesse qu’il crée. Contrairement aux cultures aristocratiques comme celle de la Grèce antique, le judaïsme n’a jamais méprisé le travail ou l’économie productive. « Le seul bonheur des humains – dit « L’Ecclésiaste » – est de manger, de boire et de jouir du fruit de leur travail« . Le texte biblique n’était pas favorable à la création d’une classe oisive. « Etudier la Torah, sans pratiquer une profession, risque de conduire au péché, enseignent les Pères de la Synagogue. » (Avot 2: 2). Au cœur de la Bible, Dieu est celui qui cherche l’adoration libre d’hommes libres.

Le respect de la propriété privée constitue le fondement de l’indépendance économique. La société idéale envisagée par les prophètes est celle dans laquelle chaque personne est capable de s’asseoir « sous sa vigne et sous son figuier« . (Michée IV: 4). L’économie libre utilise souvent la concurrence comme facteur de progrès. Longtemps avant Adam Smith, le judaïsme avait accepté la proposition selon laquelle les plus grands progrès sont souvent le fruit de la concurrence entre les êtres humains. « J’ai vu, dit l’auteur de « L’Ecclésiaste », que les humains peinent et s’appliquent dans leur travail uniquement pour réussir mieux que leur voisin« . (Ecc. IV, 4).

Les rabbins ont même favorisé le marché libre dans leur propre sphère, celle de l’éducation juive. Un enseignant en place ne pouvait pas s’opposer à la présence d’un autre enseignant. La raison qu’ils ont donnée à cette règle était, tout simplement : « La jalousie entre les chercheurs augmente la sagesse« . L’économie de marché est le meilleur système que nous connaissons pour réduire la pauvreté par la croissance économique. Elle a permis, en l’espace d’une génération, à 100 millions d’Indiens et à 400 millions de Chinois de sortir de la pauvreté. Nos sages considèrent la pauvreté comme une atteinte à la dignité humaine. La pauvreté n’est pas un idéal. Pour certains rabbins, la pauvreté est « une sorte de mort« . « Elle est pire que 50 fléaux », ajoutaient d’autres. Cependant et malgré cela, l’économie de marché doit avoir aujourd’hui un double but :

  • produire de la richesse
  • et la distribuer équitablement.

La concentration de la richesse dans quelques mains donne un pouvoir disproportionné à certains au détriment des autres. Aujourd’hui, en Europe, il n’est pas inhabituel de voir certains chefs d’entreprise gagner au moins 400 fois plus que leurs employés. Cela ne produit pas la croissance économique ou la stabilité financière, mais bien le contraire. Tout le monde parle de croissance comme solution à la crise que nous vivons. Mais de quelle croissance s’agit-il ? Pas d’une croissance anarchique. Il faudrait une croissance canalisée, réglementée. C’est ce que la législation biblique exige de chacun d’entre nous. Tout système économique doit être encadré par une éthique et un cadre moral.

Nous ne devons pas viser à l’égalité économique, mais respecter la dignité humaine.

Personne ne devrait être définitivement emprisonné par les chaînes de la dette. Personne ne devrait être privé d’une part de la terre. Personne ne devrait être l’esclave de son employeur. Au cœur de toutes ces lois, nous trouvons une vision profondément humaine de la société. « Aucun homme n’est une île. » Nous sommes responsables les uns des autres et impliqués dans le même destin. Ceux qui sont bénis par Dieu en bénéficiant de richesses doivent partager une partie de cette surabondance avec ceux qui ont reçu moins. Dans le judaïsme, ce n’est pas une question de charité mais de justice. C’est ce que le mot « tsédaka » signifie. Nous avons besoin de cet esprit d’équité dans l’exercice des économies modernes si nous ne voulons pas voir la misère humaine submerger nos cités et être confrontés à des troubles sociaux. N’oublions pas ces propos d’Isaïe dans le premier chapitre du livre qui porte son nom : « Chercher la justice, encourager les opprimés ; Plaider la cause de l’étranger, de la veuve et de l’orphelin ». L’humanité n’a pas été créée pour servir les marchés. Les marchés ont été faits pour servir l’homme créé à l’image de Dieu. Titre et sous-titre sont de la rédaction.

Albert GUIGUI
Grand rabbin de Bruxelles

Source :  http://www.lalibre.be/debats/opinions/article/741819/la-bible-au-chevet-de-l-economie.html

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